Vol avec ou sans retour? La Chute d'Icare (9)
Notre départ en avion était prévu très tôt le matin. Nous n'avons presque pas dormi avec Seif. Nous avons parlé, il était triste, très triste. Il espérait secrètement que je reste, que je ne retourne pas dans mon pays. Il voulait m'emmener dans une maison, ailleurs que celle-ci. Je n'ai pas voulu ou pas osé. Les pluies torrentielles de la mousson avaient commencé. Le Wadi (cours d'eau en arabe) qui descend du désert de Marib, du royaume de la reine de Saba irriguant ainsi la nappe phréatique de Sanaa, menaçait de déborder. Si cela avait été le cas, nous n'aurions pas pu rejoindre l'aéroport puisqu'il faut le traverser pour sortir de la ville. La reine allait-elle m'aider à rester encore un peu?
Photos empruntées ICI
Le signal de départ a été donné par Urs très tôt le matin, avant que la route ne soit plus praticable. Seif me demandait sans cesse de lui promettre de l'embrasser ouvertement devant le groupe à l'aéroport. Je ne lui ai rien promis. Pas parce que c'était lui, pas parce que je ne l'aimais pas, je n'aimais pas les démonstrations publiques et c'est encore le cas aujourd'hui. La pluie était intense. La ville que nous avions connue si sèche était méconnaissable. Les gestes du départ se sont déroulés mécaniquement, valises jetées brusquement dans le Toyota, peu de paroles, tout me semblait brutal. Le check-in effectué, Urs nous a dit aurevoir, à ses côtés, Seif attendait le baiser qu'il pensait être en droit de recevoir, comme une preuve d'amour. On aurait dit que son souffle était coupé. J'ai donné "les trois bises conventionnelles" à Urs, comme il est de coutume chez les européens, j'ai fait de même pour Seif, il avait les yeux fermés. J'ai ajouté une caresse de ma main sur sa joue droite et j'ai passé la porte des contrôles douaniers. Mon ventre n'était plus qu'un bloc douloureux, j'aurais voulu pleurer. Curieusement, c'est en écrivant cette histoire que les larmes sont sorties hier après-midi. Nous sommes allés nous baigner avec Elia et Bianca et, alors qu'ils jouaient ensemble dans le petit bassin, j'ai voulu faire quelques brasses. De gros sanglots sont venus. J'ai réalisé que je n'avais pas encore sorti les larmes de cet été 1992 dont l'issue n'est pas joyeuse. Mon calvaire ne faisait que commencer.
Arrivés à notre transit à Amman, nous étions obligés d'y passer une nuit, ce qui était prévu dans le programme. La Coordination des avions est moins facile dans ce sens. Nos profs nous avaient conseillé d'utiliser cette journée et l'argent de la banque Indosuez pour aller visiter Petra, un site à ne manquer sous aucun prétexte, dans le sud de la Jordanie. Je ne décidais rien, je ne faisais que suivre le groupe. Je ne parlais plus. Je pensais juste à ce départ de Sanaa, à cette histoire qui me collait à la peau. "le corps voyage plus vite que l'esprit" une phrase de JL Godard dans un film de AM Mieville. Mon corps se dirigeait vers Petra, mais mon coeur, mon âme étaient restés au palais, avec Seif.
Ces photos ont été glanées sur les sites nombreux qui parlent de Petra, parce que, depuis le départ de Sanaa, je n'ai plus pu prendre une seule image de mon voyage.
La route était longue. Le chauffeur écoutait une cassette ou peut-être était-ce la radio? Certainement la lecture du Coran, dans un arabe superbe dit avec une voix pleine de sagesse, un parler musical. Une lecture dans une langue que je ne comprenais pas mais que je ressentais comme bienfaitrice pour mon coeur à ce moment. Un baume de douceur sur une route désertique, un soleil de plomb, une équipe silencieuse, ébranlée par son séjour assurément. A l'arrivée sur le site, des bédouins attendaient les clients pour leur faire visiter l'endroit avec des chevaux, des petits purs-sang arabes. Je n'étais pas encore bonne cavalière en ce temps-là. Une chute à cheval 8 ans auparavant m'avait éloignée de ce rêve d'enfance. J'ai travaillé ce traumatisme plus tard avec elle. (j'ai parlé de cela plus en détails ici) Pourtant, je me suis mise en selle avec bonheur et tellement d'aisance, parce que j'aime les chevaux, parce que je suis cavalière dans l'âme, que les bédouins m'ont laissée partir sans tenir la bride du cheval à mes côtés, ce qu'ils font habituellement avec les touristes. Le cheval m'a certainement aidée, par son énergie (je crois en la capacité réparatrice des chevaux sur l'humain en peine...) à retrouver un peu le chemin de la joie, pendant cette après-midi à Petra. Le groupe s'est à nouveau séparé sur le site somptueux qui nous attendait. Peter et moi sommes allés dans les hauteurs, voir les maisons taillées dans la roche, les maisons troglodytes. Là, nous avons rencontré une femme qui parlait arabe et qui s'est réjouie en regardant mes mains, mes bras, dont le tatouage qui avait tout de même pris sur ma peau, lui prouvait peut-être que je faisais partie des leurs. Elle riait, s'exclamait, elle pensait peut-être que j'étais une jeune mariée, elle a demandé à son compagnon de voyage (un fils? un membre de sa famille?) de nous prendre en photo, elle et moi. Elle s'accrochait à mon bras, comme une vieille amie retrouvée. Je me sentais tout sauf européenne, je n'avais qu'une envie, rester dans cette partie du globe. Genève m'attendait, moi pas.
Lorsque je suis arrivée ici, Jean-Marc avait déjà deux chevaux. Puis sa jument est morte. Nous voulions absolument un pur-sang arabe. Nous avons craqué pour celui-ci. Cet après-midi, j'ai réalisé, en allant les voir au pré, pourquoi j'avais tant insisté pour être entourée de cette présence qui me rappelle ce lointain passé




















































































