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Une envie de bonne heure

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22 août 2010

Vol avec ou sans retour? La Chute d'Icare (9)

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Dessin de 1992

Notre départ en avion était prévu très tôt le matin. Nous n'avons presque pas dormi avec Seif. Nous avons parlé, il était triste, très triste. Il espérait secrètement que je reste, que je ne retourne pas dans mon pays. Il voulait m'emmener dans une maison, ailleurs que celle-ci. Je n'ai pas voulu ou pas osé. Les pluies torrentielles de la mousson avaient commencé. Le Wadi (cours d'eau en arabe)  qui descend du désert de Marib, du royaume de la reine de Saba irriguant ainsi la nappe phréatique de Sanaa, menaçait de déborder. Si cela avait été le cas, nous n'aurions pas pu rejoindre l'aéroport puisqu'il faut le traverser pour sortir de la ville. La reine allait-elle m'aider à rester encore un peu?

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Photos empruntées ICI

Le signal de départ a été donné par Urs très tôt le matin, avant que la route ne soit plus praticable. Seif me demandait sans cesse de lui promettre de l'embrasser ouvertement devant le groupe à l'aéroport. Je ne lui ai rien promis. Pas parce que c'était lui, pas parce que je ne l'aimais pas, je n'aimais pas les démonstrations publiques et c'est encore le cas aujourd'hui. La pluie était intense. La ville que nous avions connue si sèche était méconnaissable. Les gestes  du départ se sont déroulés mécaniquement, valises jetées brusquement dans le Toyota, peu de paroles, tout me semblait brutal. Le check-in effectué, Urs nous a dit aurevoir, à ses côtés, Seif attendait le baiser qu'il pensait être en droit de recevoir, comme une preuve d'amour. On aurait dit que son souffle était coupé. J'ai donné "les trois bises conventionnelles" à Urs, comme il est de coutume chez les européens, j'ai fait de même pour Seif, il avait les yeux fermés. J'ai ajouté une caresse de ma main sur sa joue droite et j'ai passé la porte des contrôles douaniers. Mon ventre n'était plus qu'un bloc douloureux, j'aurais voulu pleurer. Curieusement, c'est en écrivant cette histoire que les larmes sont sorties hier après-midi. Nous sommes allés nous baigner avec Elia et Bianca et, alors qu'ils jouaient ensemble dans le petit bassin, j'ai voulu faire quelques brasses. De gros sanglots sont venus. J'ai réalisé que je n'avais pas encore sorti les larmes de cet été 1992 dont l'issue n'est pas joyeuse. Mon calvaire ne faisait que commencer.

Arrivés à notre transit à Amman, nous étions obligés d'y passer une nuit, ce qui était prévu dans le programme.  La Coordination des avions est moins facile dans ce sens. Nos profs nous avaient conseillé d'utiliser cette journée et l'argent de la banque Indosuez pour aller visiter Petra, un site à  ne manquer sous aucun prétexte, dans le sud de la Jordanie. Je ne décidais rien, je ne faisais que suivre le groupe. Je ne parlais plus. Je pensais juste à ce départ de Sanaa, à cette histoire qui me collait à la peau. "le corps voyage plus vite que l'esprit" une phrase de JL Godard dans un film de AM Mieville. Mon corps se dirigeait vers Petra, mais mon coeur, mon âme étaient restés au palais, avec Seif.

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Ces photos ont été glanées sur les sites nombreux qui parlent de Petra, parce que, depuis le départ de Sanaa, je n'ai plus pu prendre une seule image de mon voyage.

La route était longue. Le chauffeur écoutait une cassette ou peut-être était-ce la radio? Certainement la lecture du Coran, dans un arabe superbe dit avec une voix pleine de sagesse, un parler musical. Une lecture dans une langue que je ne comprenais pas mais que je ressentais comme bienfaitrice pour mon coeur à ce moment. Un baume de douceur sur une route désertique, un soleil de plomb, une équipe silencieuse, ébranlée par son séjour assurément. A l'arrivée sur le site, des bédouins attendaient les clients pour leur faire visiter l'endroit avec des chevaux, des petits purs-sang arabes. Je n'étais pas encore bonne cavalière en ce temps-là. Une chute à cheval 8 ans auparavant m'avait éloignée de ce rêve d'enfance.  J'ai travaillé ce traumatisme plus tard avec elle. (j'ai parlé de cela plus en détails ici) Pourtant, je me suis mise en selle avec bonheur et tellement d'aisance, parce que j'aime les chevaux, parce que je suis cavalière dans l'âme, que les bédouins m'ont laissée partir sans tenir la bride du cheval à mes côtés, ce qu'ils font habituellement avec les touristes. Le cheval m'a certainement aidée, par son énergie (je crois en la capacité réparatrice des chevaux sur l'humain en peine...) à retrouver un peu le chemin de la joie, pendant cette après-midi à Petra. Le groupe s'est à nouveau séparé  sur le site somptueux qui nous attendait. Peter et moi sommes allés dans les hauteurs, voir les maisons taillées dans la roche, les maisons troglodytes. Là, nous avons rencontré une femme qui  parlait arabe et qui s'est réjouie en regardant mes mains, mes bras, dont le tatouage qui avait tout de même  pris sur ma peau, lui prouvait peut-être que je faisais partie des leurs. Elle riait, s'exclamait, elle pensait peut-être que j'étais une jeune mariée, elle a demandé à son compagnon de voyage (un fils? un membre de sa famille?) de nous prendre en photo, elle et moi. Elle s'accrochait à mon bras, comme une vieille amie retrouvée. Je me sentais tout sauf européenne,  je n'avais qu'une envie, rester dans cette partie du globe. Genève m'attendait, moi pas.

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Lorsque je suis arrivée ici, Jean-Marc avait déjà deux chevaux. Puis sa jument est morte. Nous voulions absolument un pur-sang arabe. Nous avons craqué pour celui-ci. Cet après-midi, j'ai réalisé, en allant les voir au pré, pourquoi j'avais tant insisté pour être entourée de cette présence qui me rappelle ce lointain passé

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22 août 2010

Signes particuliers - La Chute d'Icare (8)

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La pratique du tatouage au henné est utilisée à des
fins plus esthétiques que religieuses.

Enfin pour nous, femmes musulmanes, le henné est une
parure recommandé par le Prophète, paix et bénédictions sur lui. Nous
pouvons en mettre sur les mains ainsi que sur les pieds, .... Sous forme
de tatouages plus ou moins créatifs, cela dépend des goûts. Grâce aux
Henné sur les mains nous nous démarquons des hommes. Cela met en avant
notre féminité et notre grâce . Le Henné nous embellies.

Le Prophète,paix et bénédictions sur lui, est rentré
chez une femme mariée et lui a dit :

« Teins tes mains avec le henné, car si l’une
de vous délaisse la teinture avec le henné, ses mains deviendront comme
celles des hommes. »
  Cette femme, par
la suite n’a jamais cessé de teindre ses mains avec le henné, même
lorsqu’elle  avait  80 ans elle a continué à le faire.
Rapporté dans Al Mousnad (recueils de hadith rédigé par l’imam Ahmed)

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Ces dernières journées à Sanaa n'ont pas été faciles. J'aimerais que la machine à remonter le temps existe, pour pouvoir poser les bonnes questions à cet homme dont je ne sais rien, sinon son prénom, Seif, et son nom de famille Mohammed.,un père yéménite et une mère d'Ethiopie. Un grand-père vivant à Sanaa. Il avait peut-être trente ans, peut-être moins. Depuis quand vivait-il ici, où se trouvait sa famille? En Ethiopie? au Yemen? Pourquoi travaillait-il pour cette organisation étrangère?

Je suis donc partie finir mon travail. Comme d'habitude, en fin de matinée, nous buvions notre thé chaud, toute l'équipe, assis en haut du Palais, à l'intérieur cette fois-ci, dans la pièce où je dessinais ma porte. Soudain, Seif a fait son entrée. Jamais auparavant il n'était venu sur le chantier. Il tenait dans sa main un sac d'où il a sorti des bijoux, il s'est approché de moi et m'a parée de colliers, bracelets, comme une reine que l'on vénère. Je ne savais plus quoi dire, les autres étaient bouche bée. J'aurais tellement préféré qu'il reste discret, qu'il comprenne l'importance du secret. Non, il avait besoin, pour se valoriser certainement, d'officialiser notre nuit. C'était touchant d'un côté et presque grotesque de l'autre.  J'ai encore passé du temps avec lui, après le travail. Nous avons mangé ensemble dans un restaurant ethiopien de la ville. Il y tenait absolument. Un taxi nous a emmené dans un quartier que je ne connaissais pas encore, loin des gratte-ciel de terre. Il semblait être connu dans l'établissement.  Nous avons été placé dans une salle, peut-être une place réservée aux couples. La nourriture ethiopienne consiste en une grande galette sur laquelle se trouvent des mets différents, de viande, de légumes, qu'il faut prendre à l'aide d'un petit morceau de galette comme une pince dans la main droite. Seif prenait un peu de nourriture dans sa main et me l'a donnait à déguster, délicatement, portait sa main à ma bouche. J'ai compris plus tard qu'il s'agissait d'un geste que font les amoureux et qui montrent ainsi publiquement leur liaison. Il y a eu cette après-midi passée avec mes deux collègues filles chez la voisine, qui tenait absolument à nous voir avant notre départ. Elle avait organisé une séance de tatouage au henné. Des heures durant, une femme engagée pour cela a dessiné des motifs sur mes avant-bras et mes mains, à l'aide d'un bâtonnet et de pâte presque noire. Je me souviens de son air désolé lorsqu'elle a compris que je vivais seule dans un appartement en ville. Elle avait deviné mon âge, parce qu'elle avait l'habitude de toucher les mains des femmes. Pour elle, dans sa culture, dans ses références, le pire châtiment serait de vivre ainsi, célibataire, sans liens familiaux. Cette expérience m'a montré à quel point il est important de penser les choses dans leur contexte. Les occidentales qui pensent que les yéménites sont malheureuses parce qu'elles sont voilées et prisonnières dans leur palais, et les yéménites qui pensent que les européennes sont à plaindre lorsqu'elles ne sont pas mariées et qu'elles vivent seules dans leur immeuble, sans leur mari, sans père ni mère...

Alors que la peinture se réalisait sur mes mains, la voisine s'est mise à me parler de Seif, disant qu'elle ne l'appréciait guère, qu'elle le détestait même. Son visage devenait presque agressif en parlant de lui. Elle a fini par dire qu'elle n'aimait pas les hommes qui ont la peau noire. J'aurais voulu partir, courir loin de cette maison, de cette ville, ne plus rien entendre.  La tête me tournait. Pourquoi avait-elle besoin, à ce moment, de me parler de lui? On aurait dit qu'elle savait, elle aussi. Je suis rentrée dans ma chambre le soir, épuisée, les avant-bras bandés pour protéger les tatouages. J'aurais dû les garder jusqu'au lendemain soir pour que le dessin s'incruste bien dans la peau.  Dans la nuit, j'ai tout arraché.

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21 août 2010

La Chute d'Icare (7)

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"Le mythe d'Icare aborde des thèmes comme les relations père-fils, l'effet néfaste que peut avoir un conseil ou une interdiction, ainsi que le désir de l'homme d'aller toujours plus loin, au risque de devoir se retrouver face à face avec sa condition de simple être humain"

"La chute d'Icare symbolise la vanité de l'orgueil humain et rappelle les limites assignées aux mortels"

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Pour comprendre, il faut se souvenir de cette jeune femme qui n'avait pas reçu l'attention de son père, ni de son frère, alors qu'elle exposait ses travaux de peinture, l'aboutissement de quatre années de travail couronnées par la reconnaissance d'un jury. Même ce premier Prix n'avait pas suffit à la valoriser auprès de ces deux hommes.  Il faut se souvenir de cette jeune femme qui n'était certainement pas très sûre d'elle, dans sa féminité. Une petite fille-puis une adolescente-puis une jeune femme trop souvent reniée dans son essence, dans son être profond. Cette famille dont elle était issue, avait-elle seulement cherché à la connaître (re-connaître), vraiment? Il faut se souvenir de cette femme qui n'était peut-être qu'une enfant, même si elle avait déjà plus de 25 ans. Il faudrait se souvenir également des ces profs, partis au printemps, des adultes de quarante ans, revenus en parlant de la beauté des paysages, je crois me souvenir également de leur joie à avoir consommer du qat et qui trouvaient tout à fait normal de laisser six étudiants se promener quasiment seuls dans ce Yemen de 1992. La (plus que) quadra d'aujourd'hui, maman de trois enfants ne comprend pas et ne cautionne pas ce fait.

Dans cette voiture qui nous ramenait à Sanaa, les effets du qat commençaient à se manifester. Seif avait pris soin de choisir des herbes d'une haute qualité, effectivement.   

Le Qat produit des manifestations sympathomimétiques, due à la présence de cathine ou norpseudoéphédrine. Cet alcaloïde a une structure proche de celle de l'amphétamine, avec cependant une activité bien plus faible. On constate une mydriase ou dilatation de la pupille, une hyperthermie, une hausse modérée de la pression artérielle, une respiration accélérée, une augmentation de la libido allant de pair avec une impuissance. Chez des individus déjà fragilisés, on a signalé des accidents vasculaires cérébraux. Il ne semble pas que le Qat favorise les accidents coronariens. Accessoirement, les dents des mâcheurs de Qat prennent une coloration brune caractéristique. De plus, la consommation de boissons sucrées dans le but de masquer l'amertume du Qat provoque des caries dentaires. Plus grave est le risque de dénutrition, dû autant à l'effet anorexigène du Qat qu'au fait que l'argent dépensé en Qat manquera ensuite pour les achats de vivres. On verra alors apparaître une sensibilité accrue aux maladies infectieuses et à la tuberculose en particulier. Sur ces pathologies viennent se greffer les effets préjudiciables de la consommation intensive de tabac. Au niveau du système nerveux central, on constate une insomnie, de la nervosité. Des cas de psychose s'accompagnant d'hallucinations et de délire de persécution avec parfois actes de violence ont été décrits, ayant nécessité le placement des malades en institution. On a commencé par traiter ces malades par les neuroleptiques comme il est de règle en. Puis on s'est aperçu qu'il suffisait de leur interdire l'accès au Qat pour qu'ils guérissent parfaitement de tous leurs troubles sans autre médication. (info prise sur le net...)

Je me souviens que, à un certain moment, Peter était assis devant, à côté du chauffeur. J'étais à côté de Seif et nous parlions beaucoup. Parfois, je disais à Peter à quel point les paysages qui défilaient me rappelaient les peintures que j'avais laissée dans la salle d'exposition de notre école, mon esprit était entrain de faire fusionner cette matière picturale avec les moindres rochers, herbes, ciel du paysage yéménite. C'était extraordinaire. Solaire. Lumineux. Peter comprenait, il connaissait ma peinture. Il acquiesçait. Puis, la conversation continuait avec Seif. Le chauffeur, de son côté, était joyeux, avec nous, comme un père. Je me sentais entourée de présences masculines rassurantes qui me donnaient cette satisfaction illusoire d'avoir à mes côtés toutes les figures qui manquaient à mon architecture interne: Un père, le chauffeur, un frère, Peter, et un mari, Seif. Car, depuis cette plaisanterie  au bord de la Mer Rouge, Seif semblait s'approprier cette idée, de plus en plus. Il me complimentait, me faisait la cour. Nous sommes arrivés dans notre Palais à la tombée de la nuit. Arrivés dans le mufredge, les effets du qat, qui durent 24heures à peu près, étaient à leur comble. Nous nous sentions totalement étrangers à cette équipe. Nous étions devenus des ...yéménites. Oh yeah!  Les autres ont bien remarqué que nous étions un peu ...différents. Nous ne leur avons pas parlé ce soir-là et même, presque plus du tout jusqu'à notre retour à Genève.  Nous sommes montés,  Peter, Seif et moi-même, sur la terrasse et comme nous n'avions pas faim, nous y sommes restés, assez longtemps, oour rêver et écouter le chant du muezzin, puis parler encore. Puis, Peter est parti se coucher. J'allais descendre dans ma chambre lorsque Seif m'a proposé de boire un thé, sa chambre se trouvait à côté de la cuisine. Qui a entraîné l'autre? Comment les choses se sont articulées? Je n'en sais plus rien.  Au petit matin, je me réveillais dans son lit, nos deux corps enlacés, ses yeux de biche qui me regardaient amoureusement brillaient comme des étoiles dans la nuit, que sa peau était très douce et que je devais partir travailler au Palais, terminer le dessin de cette porte que je ne pouvais plus supporter, tant j'avais passé d'heures à la mesurer. Ce fût le début de ma chute.

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Femme yéménite en costume traditionnel

Ces photos, je les ai empruntées à LEZARTSVERTS. Son site offre des images superbes du Yémen d'aujourd'hui...comme cette femme voilée de façon traditionnelle:  je n'aurais jamais pu ni osé les photographier ainsi en 1992. Ces images, les mêmes que j'ai gravées à tout jamais dans ma mémoire, me montrent que les choses n'ont pas beaucoup changés...
Je me souviens de ce tissu qui cachait le femmes yéménites de condition plus modeste, surtout des marchandes qui vendaient du pain sans levain, dans des grands paniers qu'elles portaient sur leur tête, à l'entrée du souk. Ce bleu, ce rouge, magnifique. J'en avais ramené un, en souvenir.  Il a servi à décorer et fermer tel une porte l'armoire qui contenait mes vêtements, dans ma chambre, dans ma ville, avant que je parte vivre sur la colline, en Bourgogne

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20 août 2010

Décalés, dépassés, déjantés, désenchantés - La Chute d'Icare (6)

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La vue de notre Palais (tout en haut, un mufredge, salon où l'on cause et mâche du qât)

 

Etait-ce avant ou après cette excursion dans les montagnes? Pourquoi avons-nous été invité chez lui? Dans quel quartier de la ville était-ce? Je ne sais plus...
Je sais seulement qu'il était consul de mon pays. Je suis certaine que dès mon arrivée dans sa maison, j'ai compris que nous étions chez un colon, un comme je les ai rencontré en Afrique, un genre d'homme arrogant, persuadé d'une supériorité inventée par son imaginaire, un type d'homme que je n'aime pas côtoyer, surtout pas dans cette partie du monde. Non, je n'ai pas apprécié cette rencontre avec un compatriote, qui bien que consul, me paraissait terriblement inculte et stupide. Les autres membres de l'équipe étaient à l'aise chez lui, à part Peter qui, toujours discret et assez silencieux, poli et tolérant, restait égal à lui-même. D'abord, il y a eu cet assaut au bar de ce monsieur, qui possédait une jolie collection de bouteilles d'alcools forts alors que dans ce pays, en ce temps-là en tous cas, il était formellement interdit d'en consommer et d'en avoir chez soi. Je ne pense pas que les yéménites s'intéressaient à ces breuvages d'ailleurs. Je n'aime pas l'alcool. J'aime boire un bon verre de vin, lorsque je suis en bonne compagnie, mais pas obligatoirement. Je n'en ai donc pas consommé. De retour dans notre logis, il y a eu de la musique, du reggae je crois me souvenir. Seif qui nous attendait est venu avec nous dans le "mufredge" (le salon perché en haut des maisons) et nous avons tous dansé, les fenêtres étaient ouvertes. Les nuits étaient plutôt calmes à Sanaa. Je suis certaine que ce tapage nocturne n'a pas été très apprécié du voisinage, mais personne ne nous a rien dit le lendemain matin. Je sais que pour ma part, je ne suis pas restée longtemps, je sentais que mes compagnons avaient trop bu et je n'aimais pas cette atmosphère qui ne ressemblait en rien à de la joie, plutôt un défoulement limite pétage de plomb. Je me souviens aussi, que, un autre soir, je voulais lire, me reposer dans ma chambre qui n'était pas dans les plus hauts étages. J'ai entendu quelqu'un qui frappait à la porte d'entrée, plusieurs fois. Seif était probablement sorti. Je suis donc allée ouvrir et une très belle femme somalienne m'a dit qu'elle venait voir Urs, le chef de projet. Je l'ai vue monter directement dans sa chambre, elle connaissait déjà très bien le chemin. Cette semaine-là, nous avons décidé, Peter et moi de repartir en excursion. Les autres ne voulaient pas nous suivre, ils disaient craindre une épidémie dans les plaines, ils avaient entendu ou lu quelque chose à ce sujet. Je crois que pour Peter et moi, ce fut un soulagement. La perspective de quitter trois jours les tensions grandissantes dans le groupe nous donnait des ailes. Nous avions une petite somme mise à disposition par une banque de notre ville, une banque avec un nom du moyen-orient, une banque qui participait à ce projet, un petit coup de pub certainement. Cet argent était prévu à cet effet, la location d'un véhicule avec chauffeur, indispensable au Yémen. Nous voulions partir pour Hodeidah (l'ancien port de Mokha, célèbre pour son exportation de café, d'où le nom de Moca lorsqu'il y a un arôme de café, si, si, c'est vrai). J'aurais, encore une fois, préféré partir pour le désert de Maarib, mais Peter avait déjà visité ces lieux dans le voyage précédent. Seif décidait de nous accompagner, il savait que pour nous, le voyage serait plus difficile sans ses précieuses connaissances des lieux. La destination lui plaisait,  peut-être est-ce lui qui l'avait choisie: "we can go to the sea, and I have a cousin there, he will help us find our way down there". Ok, let's go!

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Il y a eu cette descente des hauteurs somptueuses de Sanaa, il y a eu cet arrêt pour manger une viande de mouton divinement cuisinée dans des fours en terre, fondant dans la bouche, un petit restaurant sur le bord de la route, un endroit sans confort mais les saveurs de ce plat resteront gravés à jamais dans mon palais. Il y  a eu cette femme croisée sur la route et une photo prise à la dérobée par Peter, il y a eu les kilomètres de cultures de qat aménagées en terrasses au flanc des montagnes vues tout au long de la route. Seif nous disait que, avant, c'était des terres pour cultiver le café. Le qat n'a pas toujours été un euphorisant pour le plaisir des yéménites qui rêvent dès 14h00 dans leur mufredge ou dans le souk sur leurs coussins tous les après-midi de la semaine. C'était avant tout un coupe-faim pour les travailleurs éthiopiens, ceux qui récoltaient le café et donc aussi un stimulant, pour un meilleur rendement.

L'arrivée au port de Hodeidah n'a pas été magique. La chaleur nous a submergé. Après avoir retrouvé son cousin, Seif nous a emmené au bord de la mer où nous pensions pouvoir nous baigner tranquillement, trouver un peu de fraîcheur. Mais  bon sang! nous n'étions pas au bord de la Méditerranée! "Allons, Christiane, réveille-toi, sais-tu où tu es? Au Yemen, au bord de la Mer Rouge, l'eau est chaude, trop chaude, la chaleur est étouffante, les plages ne sont pas faites pour les femmes. Elles restent voilées, habillées dans leur tenue noire qu'elles ne lâchent jamais en dehors des maisons. Elles sont là mais  avec leur famille et restent sagement sous les tonnelles aménagées pour elles, elles regardent la mer et servent du thé aux hommes et aux enfants qui se baignent, na! un point c'est tout! ".

Nous avons marché longtemps sur cette plage, au bord de la mer rouge, aucune barque à l'horizon, aucun promeneur, c'est bon, allons-y, baignons-nous. L'eau était bouillante, Seif ne savait pas nager, Peter et moi avons essayé de lui apprendre, il était fou de joie, il lui semblait retrouver un peu de sa liberté lorsqu'il était enfant en Ethiopie. Soudain, sont arrivés une cinquantaine d'hommes de derrière les hautes dunes qui bordaient la plage. Nous avions été repérés, en deux temps, trois mouvements, ils nous ont entourés et cherchaient, bien entendu à me voir dans mon maillot de bain. L'horreur. Je me suis sentie comme un appât pour un banc de poisson géant. Nous avons menti, Seif a dit que j'étais sa femme et que Peter était mon frère. Nous avons réussi à sortir de l'eau, puis je me suis vite habillée et nous avons couru jusqu'à l'endroit où notre chauffeur et le cousin de Seif nous attendait, couchés confortablement sous une tonnelle qui leur permettait de mâcher  du qat en toute tranquillité. C'est tout ce dont je me souviens de cette escapade à Hodeidah, nous sommes restés deux jours? encore une fois, je ne sais plus rien. Cette destination n'était certainement pas un bon choix. La chaleur, le stress de la ville, une ville pas très belle, un port tout simplement. Il y aurait certainement eu de plus belles destinations, mais c'est ainsi, nous avions mal choisi. Il ne nous restait plus qu'à retourner sur notre montagne, terminer notre travail avant le grand retour.

Au fil des heures, je me rapprochais de Seif. Il me parlait beaucoup, était très différent qu'à Sanaa. Il avait quitté son costume de "serviteur des colons" et cette liberté semblait lui convenir. Il nous a proposé d'acheter du qat de très bonne qualité, pour le voyage du retour. Pour la première fois, j'acceptais d'en mâcher.

 

19 août 2010

Une équipe peu soudée - La Chute d'Icare (5)

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Peter

J'ai hésité à me replonger dans cette aventure yéménite qui s'est passée il y a 18 ans déjà...parce que je savais que j'allais remuer des mémoires inconfortables. Effectivement, les souvenirs peinent à remonter, ce n'est pas forcément agréable et surtout, ma mémoire fait défaut. J'essaie de mettre de l'ordre. J'ai commencé, j'irai au bout. Je pressens que ma vie d'aujourd'hui a besoin que cette vie d'avant soit clarifiée, soit mise en mots. Je sais que vivre au présent est plus important, mais je crois que la jeune femme que j'ai laissée là-bas a besoin d'être secourue. Je crois surtout que la femme d'aujourd'hui commence à comprendre et à digérer ce qui s'est tricoté là-bas.

Peter et moi étions de la même "volée" dans l'école, nous faisions partie de la quatrième. Alexandre et Xavier étaient en troisième année, Natasha et Rachel en deuxième. Peter, Natacha et Rachel étaient déjà venus au printemps et avaient pour mission de continuer les dessins et d'instruire les nouveaux venus des techniques employées pour ce travail  de dessin minutieux. Nous n'avons jamais réussi à être six, ensemble. Nous formions 3 couples de deux, de façon évidente.  Les deux filles logeaient dans la même chambre et avaient décidé de tout faire ensemble et visiblement, ne comptaient pas m'intégrer dans leur univers, dans leurs ballades au souk ou d'autre endroits où elles allaient dans les moments libres que nous avions. C'est Peter qui m'accompagnait. Nous avions lui et moi le même souci de discrétion dans nos mouvements, on parlait peu, on observait beaucoup. Les deux filles étaient souvent joyeuses de leurs achats, elles aimaient aussi passer du temps dans leur chambre. Elles allaient sur la terrasse après la douche, pour se sécher les cheveux.  Savaient-elles que, des fenêtres avoisinantes, des yeux les voyaient? Les deux autres garçons étaient enthousiastes la première semaine, mais petit à petit, une déprime grandissait. Leurs petites amies leur manquait et ils supportaient de moins en moins les femmes voilées, cachées, cette culture les dépassait. Quant à moi, je rêvais d'escapade, j'aurais aimé découvrir la région, quitter la ville de Sanaa. J'aurais aimé aller au désert de Maarib, l'ancien royaume fabuleux de la Reine de Sabaa... Urs, notre chef de projet était très fatigué. Il disait souffrir d'une hépatite. Il se demandait si il fallait rentrer au pays se  faire soigner. Il ne venait pas souvent sur le chantier. Il racontait parfois d'étranges récits sur sa relation avec une femme éthiopienne dont il était amoureux et qui avait disparu sans laisser de traces. Il avait décidé de rester pour respecter le contrat à savoir son accompagnement dans notre travail, mais à vrai dire, il n'était pas avec nous du tout.

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Je ne suis pas une géante, je mesure 1,74m. Ici, cette photo montre ma sortie par la porte d'entrée du palais que nous habitions. Porte très basse, toujours dans une idée de protection.

Un jour pourtant, il décidait de nous emmener en excursion, chez des infirmières allemandes qui vivaient dans un village à deux ou trois heures de route en 4X4, une piste difficile. Ces infirmières étaient engagées par un chef de tribu  (scheik) qui possédait plusieurs puits (d'eau) dans cette région montagneuse. L'eau étant synonyme de richesse dans ce désert... Nous roulions déjà depuis un certain temps, conduits par un chauffeur yéménite qui écoutait une musique égyptienne très rythmée, gaie et un peu kitsch. Débouchant de nulle part, comme un mirage, un véhicule rempli d'hommes armés de kalachnikovs est arrivé à notre hauteur, le chauffeur semblait les connaître. Ils venaient nous escorter. Je me souviens qu'ils se tenaient sur les marches pieds du véhicule. Nous avons roulé ainsi jusqu'au village. Nous avons compris par la suite que des gangs, des tribus adverses, pouvaient nous attaquer. Le Yémen sortait d'une guerre civile nord-sud, le pays venait de s'unifier et était sur le qui vive. Encore une fois, aucun organisateur nous avait prévenu de ces troubles. Nous étions parfaitement "innocents" pour ne pas dire "inconscients".

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Nous sommes arrivés dans ce village, n'avons vu personne à part les deux infirmières. L'une d'elles, une femme plutôt jeune, n'était pas très satisfaite de son sort et allait 1X par semaine voir des amis à Sanaa. L'autre, plus âgée, aimait sa vie ici, retirée, presque monastique. Elle était, par son travail de soignante, en contact avec les habitants. Nous avons dormi à même le sol dans leur maison faite de terre mais bien plus modeste que notre palais. Le lendemain, nous avons marché jusqu'au sommet d'une montagne voir un chantier de rénovation d'un bâtiment. Il s'agissait, je crois me souvenir, d'une mosquée que le Scheik voulait embellir.

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Je me souviens aussi de cette femme, une grand-mère gardienne des lieux, avec son petit-fils, la seule femme non-voilée rencontrée pendant ce voyage. Ah non, je me souviens de paysannes croisées un autre jour, à l'extérieur de Sanaa. Elles étaient magnifiques, habillées de couleurs superbes; je n'ai pas de photos d'elles.

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En redescendant de la montagne, je me souviens de cette impression étrange: il me semblait marcher sur une terre d'un autre temps, d'il y a 2000 ans, dans certains passages de la bible. Un groupe d'enfants était venu à notre rencontre et nous a emmené visiter une maison de terre, haute,  abandonnée, au pied de la montagne. Je crois que c'est à l'intérieur de cette maison que nous avons appris qu'elles sont construites à l'image  d'un corps humain, la cage d'escalier en terre battue serait la colonne vertébrale, et les pièces comme les différents organes. En regagnant le village, nous avons croisé une carcasse de vache, et, alors qu'il nous semblait marcher sur une zone simplement désertique, quelques amoncellements de pierre ça et là, ce n'est qu'au bout d'un long moment que nous avons réalisé, Peter et moi, qu'il s'agissait d'un cimetière.

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18 août 2010

Une porte à dessiner...La Chute d'Icare (4)

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Je n'avais pas pris le temps d'étudier l'histoire de ce pays avant de partir. J'étais naïvement envoûtée par ce que la première équipe avait raconté à son retour, à savoir la beauté du pays, de l'architecture, le plaisir qu'ils avaient eu à découvrir cette ville et les excursions qu'ils avaient faites lorsqu'ils n'étaient pas sur le chantier. Ce chantier où j'ai à mon tour passé trois semaines... Un palais abandonné? Un palais que les occidentaux se sont appropriés? Un projet de rénovation et de protection d'un patrimoine classé par l'Unesco. Cette ville, qui a longtemps vécu loin de la modernisation, et dont les fondations reposaient sur un précieux équilibre du sol, une nappe phréatique fragile, irriguée par les rares saisons des pluies, une architecture savante qui permettait un écoulement des eaux sans égouts. Un circuit naturel absorbait tous les déchets, tout devenait combustible une fois séché, puis cendre, pour l'engrais de la ferme. Je crois que cette intelligence a cessé avec l'arrivée des toilettes modernes, des laves-linges, des bouteilles d'eau en plastique, d'une vie moins moyen-âgeuse certes, mais qui menace les fondations même de cette ville bi-(tri?) millénaire. La ville et ses gratte-ciels  de terre menace de s'effondrer. L'histoire de ce pays est riche, longue et compliquée, plusieurs civilisations s'y sont côtoyées, plusieurs religions. Les vitraux des palais ont probablement été fabriqués par de fabuleux artisans juifs ainsi que d'autres éléments certainement.

Nous étions là  pour dessiner les portes et les fenêtres. Je devais relever précisément la porte de la dernière salle et ses détails à l'aide d'un fil à plomb et d'une règle millimétrée puis reproduire sur une grande feuille cette petite merveille fabriquée par un artisan, qui lui, n'avait pas utilisé un seul instrument de mesure. Ils avaient paraît-il les proportions et les mesures en eux, un savoir-faire ancestral. Le matin, nous partions du petit palais de terre que nous habitions, loué par l'organisation culturelle à des yéménites, nous devions traverser une partie de la ville. Je montais alors au dernier étage où ma porte m'attendait. De là, je voyais la vie de Sanaa et de ses habitants, des bruits lointains de klaxons de mobilettes, ponctuée par le chant du muezzin aux heures de la prière. En milieu de journée, un petit garçon nous apportait du thé à la menthe chaud et sucré que nous prenions tous ensemble sur les terrasses situées sur les hauteurs du Palais. Nous étions là bénévolement "une chance pour vous, nous avait-on dit...". Les premiers jours, je me sentais privilégiée de faire ce travail, et au fil du temps, l'interrogation grandissait, le doute s'installait, je ne comprenais pas pourquoi les yéménites avaient besoin de ces occidentaux pour "sauver leur patrimoine". Tout ceci me semblait être une mascarade. N'était-ce qu'une intuition? un peu féminine...

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17 août 2010

Etre une femme au yemen "(3) la chute d'Icare, suite"

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photographie prise par Peter Aerni

A mon retour, je disais souvent que les femmes "là-bas" n'étaient pas emprisonnées comme on le croyait en Europe, que c'était magnifique de les voir bouger sous leurs tissus, que toute une féminité se dégageait ainsi, de manière subtile et secrète, que les femmes dans les maisons étaient très joyeuses, dansaient, fumaient, mâchaient du Qat librement, que certaines avaient été mariées, puis avaient divorcés, que d'autres allaient à l'université.

Aujourdh'hui, je ne sais pas quoi en penser. Je suis allée me promener au bord de l'étang avec Bianca, nous avons croisé un photographe et quelques marcheurs. Je peux me promener librement, avec une robe longue ou courte, claire ou foncée, les cheveux dans le vent. Si il faisait chaud, je pourrais me baigner et personne ne m'en empêcherait. Ce n'est pas ce que vit la femme yémenite. Elle ne sort pas librement, elle n'étudie pas librement et je ne pense pas qu'elle marie un homme librement. A elles de nous le dire un jour peut-être, avec leurs mots. J'ai essayé de parler avec elles. Nous allions quelquefois, les deux autres étudiantes et moi-même dans une maison voisine, visiter une jeune femme très belle, qui nous offrait du thé ou un citron glacé (délicieuse boisson faite avec du citron vert, du sucre et des glaçons). Je ne me souviens plus de son prénom. Le soir, une autre femme la rejoignait, plus âgée, fatiguée et un peu triste. La jeune femme nous disait que c'était sa soeur, mais j'ai appris plus tard qu'il s'agissait de sa mère. La jeune fille ne sortait jamais ou rarement. Elle était issue d'une union que le père avait désapprouvé, je crois avoir compris cela. Je n'ai jamais pu parler avec la femme plus âgée, savoir son histoire. Elle passait ses après-midi dans les salons (mufredge) dans la ville, (je pense que cette famille faisait partie de la couche aisée de la population) à mâcher du qat et fumer le narguilé. Un jour, elle nous a invitées à l'accompagner dans un de ces salons. Les femmes fumaient, mâchaient, étaient un peu absentes.  Au fond du salon trônait une jeune femme, apparemment une jeune accouchée, la tradition étant que, les quelques mois qui suivent l'accouchement, elle soit entourée et choyée avec des gâteaux de tous genres. Je ne sais pas où était son bébé. Tout était si difficile à comprendre. Je ne retrouvais pas la complicité que j'avais rencontrée en Afrique, avec les femmes.

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17 août 2010

La Chute d'Icare (2)

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Je voulais ranger la chambre d'Elia. Je suis tombée sur ces quelques boîtes. La chambre, pour le coup, est toujours en désordre , parce que, une fois ouvertes, les souvenirs sont revenus. J'ai retrouvé les rares photos prises là-bas, dans ce Yemen d'un autre temps, l'Arabie Heureuse me disait-on avant mon départ. Je ne suis pas certaine que cette ville ait beaucoup changé. J'ai visité quelques blogs qui parlent de cet endroit aujourd'hui. Les photos sont belles, bien plus belles que les miennes, ils ont réussi à photographier les femmes voilées, les hommes qui mâchent du Qat, cette herbe euphorisante que tout le pays consomme dès le milieu du jour, même les femmes. Cette herbe qui a peut-être fait la perte de l'économie nationale, car les yéménites rêvent. Et moi, je les ai aimés comme cela. Assis sur leur matelas dans le souk, détendus, souriants. Je n'ai jamais, de tout le séjour, osé les prendre en photos.

Les souvenirs de mon voyage sont difficiles à rassembler, je crois que j'ai enfoui ce vécu si profondément dans ma mémoire qu'il me faudra plusieurs billets pour mettre de la lumière sur cette aventure. Tout a commencé à l'aéroport de Genève. Nous devions être six au départ, je ne sais vraiment plus pourquoi, mais nous étions deux, Peter, pour qui c'était le deuxième départ pour ce projet, et moi. Notre prof de peinture était là pour nous donner les billets et les dernières recommandations. Je crois qu'il était inquiet de l'absence des quatre élèves qui allaient nous rejoindre plus tard. Il était de la partie au dernier voyage, celui du printemps, il ne viendrait pas cette fois. Mon "petit ami", celui avec lequel j'étais parti en Afrique et que je fréquentais depuis 4 ans, m'avait accompagné jusqu'à l'aéroport. Le matin, je crois que j'avais très peur de partir. J'aurais voulu qu'il me rassure, qu'il m'entoure de son courage, lui qui avait tant voyagé. Quelle ne fût ma surprise lorsque, alors que je sortais de la salle de bain pour m'habiller, il me tendit un petit paquet qui m'horrifia: "prends-les, on ne sait jamais ce qui peut arriver". Je n'irai pas par quatre chemins, il s'agissait d'une boîte de préservatifs. La douleur de ce geste m'a accompagnée jusqu'à mon atterissage à Amman, un transit de deux heures avant de prendre le vol pour Sanaa.  Nous sommes arrivés tôt le matin, le jour n'était pas encore levé. Le chef de projet, un zurichois qui parlait français avec un accent  et l'homme de service de ces Messieurs, Seif,  yéménite par son père, éthiopien par sa mère, nous ont accueillis et emmenés dans la Range jusqu'à notre palais, au centre de la vieille ville de Sanaa. Peter m'a proposé d'aller sur le toit de ce gratte-ciel de terre et nous avons entendu le premier appel à la prière, le chant du muezzin. Seif était avec nous.

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16 août 2010

La Chute d'Icare (1)

la_chute_d_icare_3C'était l'été.
Je n'étais plus si certaine de vouloir y aller.
Mais je m'étais engagée.

Une première équipe avait fait ce voyage au printemps, six étudiants de l'école et trois profs. Sur place un directeur de projet, un peu jeune pour cette responsabilité.  Il s'agissait de la rénovation de certains bâtiments à Sanaa...cette ville perchée sur le plateau montagneux, au nord du Yémen. La France, l'Italie, l'Allemagne  tous mandatés par l'UNESCO et la Suisse avec Pro Helvetia s'étaient partagés quelques palais de cette ville. Ce pays longtemps fermé à toute investigation archéologique avait ouvert ses portes aux étrangers, c'était en 1992. Juste après la guerre du Golfe.

Cette quatrième année des beaux-arts s'était magnifiquement bien passée, riche en découvertes, un début d'envol parce que je me sentais plus à l'aise avec toutes ces disciplines.  Dans les locaux du Château où sont remis les diplômes des écoles officielles dans mon pays d'origine, j'ai reçu ce même été, à ma grande surprise, le prix de peinture.  Mes parents étaient présents, au fond de la salle je crois. Mon père est reparti à son travail sans venir au vernissage des travaux exposés, il n' est pas allé la voir du tout d'ailleurs. Mon frère l'a visitée quelques jours plus tard, a fait le tour de toutes les salles, a dit qu'il "aimait  bien" le travail de C. qui exposait au dernier étage. Moi, j'étais au rez-de-chaussée. Il n'a rien dit sur mon travail. Une déléguée d'une collection privée m'avait contactée par lettre, pour indiquer qu'elle était intéressée à suivre mes travaux futurs. Ce décalage d'intérêt m'avait beaucoup troublée. Je n'ai pas bien compris l'indifférence de ceux que je pensais être forcément proche de moi, quel leurre! J'ai à contrario trop bien accepté la notion de succès... Le chemin du succès est une mauvaise piste (Bram Van Velde). Ce même été encore, mon frère se mariait.  Il a présenté les invités les uns aux autres, nous nous tenions en rang et il décrivait le lien qu'il avait avec nous. Lorsque ce fut mon tour: "Christiane, ma soeur, qui part au Yemen demain". Ce fut tout. Je rentrais assez tôt,  pour terminer les préparatifs de mon voyage. Je ne suis pas certaine d'avoir félicité les mariés, un pressentiment peut-être, car ce mariage n'a pas duré.

Le lendemain, je partais pour Sanaa.

15 août 2010

Matriochkas

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J'aimerais bien vivre juste l'instant présent, ici et maintenant.
Mais ce présent n'est-il pas fait de tous ces âges inscrits dans notre mémoire cellulaire?
S'occuper de celle qui a vécu avant, qui ne savait pas qu'elle ne savait pas.
Je suis la grande matriochka, celle qui contient toutes les autres, jusqu'à la plus petite.
Que cette aînée console celle d'un autre temps "je suis là...tu as fait de ton mieux...tu ne savais pas...racontes-moi...je te consolerai..."

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Une envie de bonne heure
  • la bonne heure est chaque heure et que d'aucune heure on ne peut dire qu'elle n'est pas la bonne. C'est une bon(ne) heur(e) parce que je la soulève dans mes bras. Je la prends à moi. "N'oublie pas les chevaux écumants du passé" de Christiane Singer.
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