
Hier, j'ai reçu un livre, par la poste, oui!
Fréquent me direz-vous, sauf que là, ce n'était pas une enveloppe d'Amazon ni de la Fnac ou autre fournisseur, mais de l'auteur lui-même, un "christmas present" m'avait-il annoncé. Il n'était pas dédicacé, mince alors! mais je suis certaine qu'il ne s'agit pas d'un oubli, c'est juste parce que cet écrivain-peintre-anthropologue-prof-basketeur-papa-amoureux-de-la-vie ne se prend pas trop au sérieux, il ne l'a jamais fait. Aussitôt ouvert, aussitôt plongée dans la lecture, aussitôt transportée: des petites chroniques, celles qu'il a écrites pendant 30 ans sur les pages de la rubrique sport d'un quotidien suisse, réunies dans cet ouvrage, des petits trésors.
"Jon Ferguson décrit avec philosophie et beaucoup de talent un univers qui ne se limite pas au sport. Il aborde le patriotisme, l'ambition démesurée, la vie par procuration, la mort, les rapports entre l'homme et l'animal, l'argent, la morale, la politique, la culture, les jeux, les croyances, les Dieux ou encore la folie guerrière et même l'école avec l'enseignement. Il utilise pour ce faire le sport comme métaphore de l'existence humaine." cit. du blog "lectures et impressions" de Mélusine
Au cours du repas, j'ai lu quelques passages à mes enfants, à mon homme, ils écoutaient attentivement. Les garçons ne comprenaient pas tout, Noé a acquiescé vivement le passage qui mentionnait ".....peut-être que , maintenant ,je sais pourquoi je passe de plus en plus de temps dans les forêts avec mes chiens et de moins en moins avec des gens sur les terrains de sport...". Ce qui préoccupait Elia, c'est le lien qui m'unissait à ce très bel homme en couverture. Je lui ai raconté alors, pour résumer une longue histoire, qu'il était mon professeur de basket au collège, lorsque j'étais adolescente. "- il se souvient de toi alors?". "- Non, lui ai-je répondu, sûrement pas. C'est juste par les hasards d'internet, j'ai découvert ses écrits, puis sa page facebook , je lui ai laissé un mot, nous avons échangé quelques messages et comme ses livres sont vendus principalement en Suisse, il m'a proposé de m'en envoyer un de mon choix par la poste, un autre de son choix par email en pièce jointe, une version en anglais, parce que Jon, tu sais, il est américain. J'ai entendu, dans une émission de télévision à laquelle il participait, qu'il n'a pas perdu son accent californien". Et puis, chacun est parti à ses occupations, me laissant seule à table avec ces "30 ans de réflexion".
Je me suis demandée alors si ce n'est pas un peu avec lui que ce rêve américain avait débuté, dans cette salle de la bibliothèque où je l'avais aperçu pour la première fois, j'avais 12 peut-être 13 ans, il était exactement comme sur la photographie en couverture du livre. Tous, filles, garçons, profs, oiseaux, chats, mouches, vers de terre et micro-puces qui fréquentaient ce collège sont tombés raides dingue amoureux de lui, parce que, en plus d'être beau, il était agréable, sympathique, à l'écoute des autres, pas orgueilleux pour un sou, un ange je vous dis. Je me souviens aussi de cet épisode où, assises par terre, en tenue de sport, nous l'écoutions, lui, du haut de ses 195 cm voire plus, vêtu dans son jean et sa chemise, rien d'un sportif prêt à l'action à vrai dire. Il nous racontait sa façon de préparer les endives au jambon, une narration qui m'avait transportée dans un registre nouveau, à tel point que je me suis mise à adorer ce plat succulent que, auparavant, je détestais. En nous racontant sa joie de cuisiner, il réussissait à nous enseigner quelque chose de métaphysique. J'ai bien senti, dans mon âme d'adolescente, que cet homme était plus qu'un bel homme, un bel esprit, quelque chose que l'on sent dans ces âges-là, mais que l'on met peut-être des années à verbaliser. Des années plus tard, après avoir découvert cette Amérique, puis travaillé dans des multinationales de la ville, puis tout balayé pour entreprendre des études d'arts visuels, je l'ai croisé lorsque je me rendais à pied, mon portfolio sous le bras, à mes cours de l'école qui était située juste à côté de ce collège où j'avais passé ces belles années d'adolescence. Ce qu'il y avait de particulier avec Jon, c'était la qualité de son regard. Il fait partie de ces humains qui vous regardent vraiment. Il m'arrivait de marcher presque à ses côtés sur le chemin qui menait à ces deux établissements scolaires, sentir son regard, sa présence et ne pas oser lui parler. Je l'avais croisé encore, plus tard, au bord du lac, un lieu pour acheter un casse-croûte, il attendait son tour, moi aussi, il parlait avec la dame qui préparait les repas. Je l'entendais raconter son quotidien de papa. Je restais muette. J'avais 32 ans, je vivais solitairement et une souffrance de ne pas être encore maman. Je crois bien que ce fut la dernière fois que mes pas avaient croisé les siens.

A 32 ans
Me voici aujourd'hui, femme, maman, je vis loin de ce pays natal et je lis ses écrits. Je suis aspirée vers ce passé, surtout à travers cette photographie de ce jeune homme qui avait bouleversé mon coeur d'adolescente, celle qui n'a pas su ni osé approcher l'âme qui se cachait derrière la plastique de son physique éblouissant. Il aurait pu être laid après tout, je pense que j'aurais réussi à lui demander ce que je découvre aujourd'hui seulement, de raconter encore, plus que les endives, son Amérique et son besoin de la quitter, l'éducation chrétienne qu'il avait reçue dans une famille mormon et son besoin de la quitter, son regard sur l'école et son besoin de la réinventer, le monde des paillettes qu'il approchait en étant parfois mannequin pour une marque de cigarettes (d'où la photo de couverture) ou joueur de basketball professionnel et son indifférence face à cette part artificielle de la vie, son expérience de papa, de mari et son besoin de recommencer, avec une autre femme, son sentiment d'impuissance face à ce monde construit sur des valeurs trop matérielles et son besoin de le critiquer avec humour pour mieux l'aimer. Cette Amérique, je suis partie la découvrir à 18 ans. Ce qui me permet peut-être, lorsque je lis son livre "The Anthropologist", un roman en version américaine, de sentir absolument les atmosphères, les scènes qu'il raconte, et aussi le message universel qu'il y inscrit. Mon parcours dans une spiritualité libre, mon questionnement incessant sur la religion, mon approche de la parole du Christ suite à la maladie de mon fils, qui me permet de percevoir le regard chrétien que Jon pose sur le monde, au vrai sens du mot, c'est-à-dire dépouillé de son aspect dogmatique. Mon expérience de professeur d'art plastique au collège entre 30 et 33 ans, où j'aurais pu peut-être le rencontrer, encore une fois, comme collègue, qui me permet de le rejoindre absolument dans sa réflexion sur l'école aujourd'hui. Ma vie de maman et d'épouse d'un homme qui avait déjà élevé deux filles qui me permet d'entrevoir et d'accepter pleinement son parcours de père et d'époux, et pour finir, les préoccupations existentielles qui m'ont façonnées durant ces 30 années qui me permettent de comprendre l'émoi de cette première rencontre. Je pense que, si mon chemin croise le sien à nouveau, ici, là ou ailleurs, je me sens enfin prête à rencontrer sereinement et très amicalement cette très belle personne qu'est Jon.

RECTO-VERSO DE LA COUVERTURE DU LIVRE: Jon à ~27 ans, puis à ~60 ans.
Ces deux images m'ont donné envie de rire de moi aussi, en ce temps-là, on ne se photographiait pas beaucoup, j'ai trouvé juste une série, des photographies qu'un ami avait faite avant mon départ, pour les Etats-Unis. J'avais 18 ans, le style est un peu kitch, flou à la Hamilton, l'époque romantico dans les champs de blé. Vous connaissez? Je me suis "amusée" à mettre mon portrait d'aujourd'hui, 30 ans (enfin, bientôt) après en vérité... ce qui éclaircira les lecteurs bien évidemment sur mon âge, on me le demande souvent, comme ça, c'est fait! Et ça me plombe un peu. L'empâtement dû aux maternités certainement, le physique marqué par toutes ces années, celles qui permettent de comprendre un petit bout, tout petit, de la vie.

J'ai envie, pour terminer cet hommage à Jon, vous l'aurez compris je suis fan, de publier ici la préface du livre, portrait si justement écrit par Marc Donet-Monet
Au début, je croyais que Jon Ferguson était entraîneur de basket. Mais ça c'était il y a longtemps. On le voyait sur des terrains de sport, grand, bien habillé, donnant des ordres à ses joueurs pendant les pauses - un de ces types qui vous impressionnent sans que vous sachiez pourquoi. Plus tard, je me suis rendu compte qu'en fait Jon Ferguson n'était pas entraîneur, mais écrivain. Il publiait dans le "24 heures" des chroniques sur le monde du sport, originales et bien écrites, et dont je suis rapidement devenu fan, comme des milliers d'autres lecteurs. Ensuite, en continuant à lire le journal, j'ai appris que Jon Ferguson n'était pas écrivain en fait, mais peintre. Ses tableaux étaient parfois exposés dans de petites galeries à Lausanne, que par la suite je visitai. Et c'est à cette époque - l'époque où je croyais que Jon Ferguson était peintre - qu'on m'a informé que Jon Ferguson n'était pas peintre en réalité mais prof d'anglais. Bien sûr, par la suite je me suis rendu compte qu'il était aussi philosophe, mormon (repenti), conférencier, papa et amoureux de l'Univers, - avec, concernant ce dernier point, une légère préférence pour les femmes, le vin et peut-être les chiens. Il est comme ça, Ferguson, il fait tout, il essaie, il n'a pas peur: il s'en fout. Mais avec toutes ses activités, avec ses talents multiples, il y a un point que je n'ai pas encore souligné : Jon Ferguson est toujours exactement le même. Vous pouvez le croiser à la piscine, dans une émission de télé, au bar du coin, il est toujours exactement le même Jon Ferguson, avec sa gueule de star, ses cheveux grisonnants, son accent américain et sa bonne humeur (je le soupçonne de faire le clown uniquement pour masquer le fait qu'il est très intelligent). C'est peut-être ce qui sonne si juste dans les textes de Ferguson : il ne fait pas de littérature, il ne ment pas, il est toujours parfaitement lui-même dans la vie comme dans ses oeuvres. C'est d'ailleurs étonnant qu'un homme si beau - d'après ma femme qui s'y connaît - écrive de manière si simple, si directe, dans un style si dépourvu de vanité. Si j'étais critique littéraire j'aurais sans doute des choses à dire sur le sujet, mais comme je ne suis qu'un banal humoriste même pas peintre je me contente de lire et de relire ces pages brillantes, en ne pouvant décidément que trouver sympathique un homme et un auteur capable d'écrire : Les hommes skient plus vite que les femmes. Mais les femmes on la peau plus douce.
Marc Donet-Monet.